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jeudi 14 avril 2016

LANGUE FRANÇAISE : A-t-elle encore la cote ?


A l'ombre de l'anglais et talonné par l'allemand et l'espagnol, le français appris comme langue étrangère semble perdre du terrain en Europe. En Pologne, il  se place non seulement derrière l’anglais mais aussi derrière l’Allemand. Mais bien qu’en perte de popularité, la langue de Molière conserve encore des adeptes, par amour de la langue ou, récemment, pour répondre aux besoins du marché du travail.

En Europe, le français jouit encore d’une position favorable : il occupe le deuxième rang des langues étrangères étudiées en fin d’enseignement secondaire (23%) selon un récent rapport d’Eurostat, la première position incontestée revenant à l’anglais avec 94 %. Suivent ensuite l’espagnol et l’allemand (chacun 19%). La situation varie toutefois d'un pays à l'autre. C’est au Luxembourg (100%), en Roumanie (89%) et en Irlande (60%) que la proportion d’élèves apprenant le français est la plus élevée, tandis que la Lituanie (3%) et le Portugal (3%) sont ceux où elle est la plus faible. En Pologne, cette proportion est de 8%, loin derrière l’anglais, hégémonique avec 95% d’apprenants parmi les élèves en fin d’enseignement secondaire, et l’allemand encore fort présent avec 46%.




Malgré une position honorable du français au classement européen et la volonté de l’Europe de promouvoir le multilinguisme, l’apprentissage du français semble néanmoins en perte de vitesse. Si les chiffres d’Eurostat rapportent une légère baisse de l’apprentissage du français entre 2009 et 2014, tant en Europe dans son ensemble (-3 points) qu’en Pologne (-1 point), cette tendance serait en fait plus ancienne et remonterait à la fin des années 90. « Dans les années 80, il paraît que les gens faisaient la file devant l’Institut », témoigne Michael Magne directeur des cours à l’Institut français de Cracovie. Il ajoute : « Aujourd’hui on se bat pour avoir des élèves ». Certes, la baisse de fréquentation à l’Institut Français est en partie due à la concurrence accrue des écoles privées de langues. Mais le désintérêt pour le français est une réelle tendance en Europe et en Pologne en particulier.

Alors comment expliquer ce phénomène ?  La concurrence des autres langues est une des explications. L’anglais notamment mais aussi d’autres langues connaissent des vagues d’engouement liées à des effets de modes. M. Magne évoque par exemple un « boom  de la Salsa »  dans les années 90 qui a profité à l’espagnol ou plus récemment un « effet Tokio Hotel » qui a provoqué un regain d’intérêt chez les jeunes pour l’allemand. Les langues scandinaves intéressent également de plus en plus de monde. Enfin l’allemand, occupe une place relativement importante en Pologne, notamment grâce à une politique allemande particulièrement active de promotion de sa langue.

Par rapport à ses concurrentes, la langue française pâtit en outre de sa difficulté d’apprentissage. Les élèves rencontrés pointent leur désarroi devant les pronoms, le subjonctif, ou encore les synonymes, et regrettent de ne pouvoir comprendre les Français à cause de leur élocution rapide ou des accents régionaux. Enfin, la politique nationale en matière d’enseignement n’est pas non plus sans effet sur le nombre de personnes qui apprennent le français en Pologne. L’apprentissage d’une troisième langue à l’école primaire n’est plus obligatoire depuis quelques années. La plupart des écoles ne proposent alors qu’une seule langue étrangère qui s’avère le plus souvent être l’anglais.

Plus fondamentalement, il semblerait que la France ne fasse plus rêver en Pologne. Vue comme économiquement moins performante que d’autres pays de l’Union, tels que l’Allemagne ou l’Angleterre, la France n’est plus une terre d’expatriation des Polonais. Si elle déçoit c’est aussi parce qu’elle ne correspond pas à l’image stéréotypée que les Polonais s’en font : la France d’Edith Piaf ou une France fantasmée à mille lieues de la réalité multiculturelle d'aujourd’hui. Enfin, les récents attentats de Paris ont assombri encore davantage l’image du pays.

Mais la langue et la culture française ont encore leurs adeptes. Un tour des classes de français pour adultes fait vite ressortir quels sont les attraits : « J’apprends le français pour les voyages » dit une élève ; « j’aime la sonorité du français » affirme une autre tandis qu’une troisième raconte qu’elle écoutait « Salvatore Adamo à 5 ans ». Si les références culturelles ne sont parfois pas très récentes, la chanson française bénéficie d’un regain d’intérêt depuis quelques années avec Zaz d’abord et plus récemment Hindila. Excepté ces succès populaires, la culture française est plutôt vue comme élitiste et plus raffinée que la culture populaire américaine par exemple. Néanmoins, l’attrait pour la culture ne conduit pas toujours à l’apprentissage de la langue.

Les motivations se trouvent ailleurs : un(e) petit(e) ami(e), la famille, un choix en début de scolarité qu’on prolonge « pour terminer ce qu’on a commencé », ou encore l’histoire ou l’amitié traditionnelle franco-polonaise qui remonte à Napoléon. Mais c’est bien l’emploi qui constitue l’un des motifs d’apprentissage du français le plus fréquemment cité. En effet, le marché du travail local recherche des locuteurs français. Un récent rapportdes autorités cracoviennes établissait la maîtrise du français comme l’une des principales compétences linguistiques recherchées. C’est également ce que confirme Barbara Sitarz, de la société Dotcommunity, spécialisée dans le recrutement de profils IT et financiers à Cracovie. Selon elle, ce sont surtout les banques qui recherchent des locuteurs francophones. Dans ce secteur, tout comme dans celui de la logistique, de nombreuses entreprises françaises, belges ou luxembourgeoises ont externalisé une partie de leurs activités en Pologne, et recherchent des locuteurs francophones pour communiquer avec les clients dans leur pays respectif.


Les raisons du déclin du français en Europe sont donc nombreuses et les effets tangibles : la fermeture de certaines facultés de philologie romane ou l’annulation de cours fautes d’élèves en sont des exemples. Si parmi les raisons du déclin figure l’hégémonie de l’anglais répondant aux besoins d’une économie mondialisée, c’est cette même mondialisation, avec le phénomène d’externalisation des services, qui pourrait bien réhabiliter le français comme « must have » sur un CV à l’étranger.

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